Au cours de l'année 2005, les tribunaux
ont rendu plusieurs décisions fort intéressantes en
matière d'assurance. Nous désirons attirer votre attention
sur une décision de la Cour d'appel1 qui a traité
de la notion de tiers lésé au sens de l'article 2501
du Code civil du Québec. Avant d'aller plus loin, il importe
de se remettre dans le contexte.
Décision de première instance
La Cour supérieure devait se prononcer sur une requête
en irrecevabilité présentée par Wawanesa à
l'encontre d'une requête en intervention forcée. Les
faits ayant menés au litige sont relativement simples. Le
13 août 1997, un incendie s'est déclaré dans
un immeuble appartenant à M. Donald Tremblay. L'incendie
s'est propagé et a causé d'importants dommages à
l'immeuble voisin appartenant à Mme Léonidas Tremblay,
assurée par Axa Assurances Inc., demanderesse principale.
En effet, étant subrogée dans les droits de son assurée
suite à l'indemnisation, Axa a donc intenté un recours
contre CGU, l'assureur de Donald Tremblay. Principalement, Axa invoque
que le feu a pris naissance suite à l'utilisation d'un article
de fumeur et que les responsables de l'incendie sont ceux qui se
trouvaient à l'intérieur de l'immeuble, à savoir
M. Donald Tremblay, son fils et un ami de celui-ci, Guillaume Tremblay.
Fait important à mentionner, Axa n'a pas poursuivi dans son
action, Guillaume Tremblay et/ou son assureur, Wawanesa. C'est dans
ce contexte que CGU a présenté une requête en
intervention forcée à l'égard de Wawanesa,
plaidant que les dommages ont pu être causés également
par son assuré, Guillaume Tremblay. Wawanesa prétend
quant à elle qu'il n'y a aucun lien de droit entre elle et
CGU, que le recours en intervention forcée est prescrit,
mais surtout que CGU n'est pas un tiers lésé au sens
de l'article 2501 du Code civil du Québec et donc n'a aucun
droit de recours contre Wawanesa.
La décision de la Cour supérieure
Avant d'aborder les motifs du jugement, il est utile de revoir l'article
2501 C.c.Q., qui se lit comme suit :
Art. 2501 C.c.Q. :
«Le tiers lésé peut faire valoir son droit d'action
contre l'assuré ou l'assureur ou contre l'un ou l'autre.
Le choix fait par le tiers lésé à cet égard
n'emporte pas renonciation à ses autres recours».
Wawanesa soutient que CGU n'est pas un tiers lésé
au sens de cet article car elle n'est pas la victime puisque ce
n'est pas elle ni son assuré que l'on tient responsable qui
a subi le préjudice.
La Cour, en se référant à une décision
de l'Honorable Bernard Gratton2 et aux écrits du professeur
Bergeron3 en arrive à la conclusion que CGU n'est pas un
tiers lésé ayant subi un dommage. Le tiers lésé
n'est et ne peut être que la victime elle-même et non
un assureur et donc, CGU ne pouvait poursuivre l'assureur de Guillaume
Tremblay en utilisant l'article 2501 C.c.Q.
La décision de la Cour d'appel
Dans un jugement4 unanime rendu par les juges Beauregard, Baudouin
et Rochon, la Cour a accueilli l'appel et rejeté la requête
en irrecevabilité. CGU plaidait devant la Cour d'appel qu'il
existait un lien de solidarité entre Guillaume, Donald Tremblay
et son fils, et que l'article 2501 C.c.Q. crée une obligation
solidaire entre l'assureur et l'assuré.
Bien que cette dernière prétention soulève
en général une certaine controverse, la Cour d'appel
indique que malgré que l'article 2501 C.c.Q. ne mentionne
pas spécifiquement la solidarité, dans le présent
cas, tant l'assureur que l'assuré pourraient être contraints
envers la victime à lui rembourser la totalité de
la dette.
Ceci étant, la Cour décide, et c'est là l'importance
du jugement, que les droits de l'assureur subrogé
envers les responsables des dommages sont les mêmes que ceux
qu'avaient son assuré. Dans la présente affaire,
Mme Léonidas Tremblay, pouvait poursuivre tant M. Donald
Tremblay et son fils (assurés par CGU), que Guillaume Tremblay
(assuré par Wawanesa). Ce qui permet en l'espèce de
poursuivre l'assureur d'un responsable potentiel. Pour reprendre
les mots de l'Honorable juge Baudouin :
«Retenir une lecture différente de l'article 2501
C.C.Q. conduit à une incongruité manifeste.»5
(p. 316)
De plus, il est possible qu'on ne puisse jamais identifier le véritable
auteur de l'incendie et dans ces circonstances, le tribunal pourrait
appliquer les règles de l'article 1480 C.c.Q. qui se lit
comme suit :
Art. 1480 C.c.Q. :
«Lorsque plusieurs personnes ont participé à
un fait collectif fautif qui entraîne un préjudice
ou qu'elles ont commis des fautes distinctes dont chacune est susceptible
d'avoir causé le préjudice, sans qu'il soit possible,
dans l'un ou l'autre cas, de déterminer laquelle l'a effectivement
causé, elles sont tenues solidairement à la réparation
du préjudice.»
Cet article crée une solidarité entre les défendeurs
et permet ainsi la possibilité d'un recours contre leur assureur
respectif. Quant à la prescription, la Cour indique qu'étant
donné la «solidarité» entre Donald Tremblay,
son fils et Guillaume Tremblay, on ne peut alléguer que le
recours de CGU à l'encontre de Wawanesa est prescrit. En
effet, CGU pouvait exercer son recours directement contre Guillaume
puisqu'il n'est pas prescrit. Dans ce contexte, le recours contre
l'assureur ne peut manifestement pas l'être.
Ainsi, à la lumière de cette décision, nous
pouvons conclure que le tiers lésé au sens de l'article
2501 C.c.Q. n'est pas nécessairement celui qui au départ
a subi le préjudice. CGU, risquant d'être condamnée
pour une faute contributive de Guillaume Tremblay, est alors considérée
comme un tiers lésé potentiel au sens de cet article.
Me Maryse Boucher
1 CGU c. Wawanesa, Compagnie Mutuelle d'Assurances (C.A.), [2005]
R.R.A. 312; Axa Assurances Inc. c. CGU (C.S., 2002-11-05), SOQUIJ
AZ-50150333, J.E. 2002-2098, [2002] R.R.A. 1227
2 Le Procureur général du Québec c. Christian
Laplante et al, C.S. Longueuil, 505-05-000550-902, 5 mars 1997,
Bernard Gratton, j.c.s. [1997] R.R.A. 997 (C.S.)
3 BERGERON, Me Jean-Guy, Précis du droit des assurances,
Sherbrooke 1996, Les Éditions Revue de droit, Université
de Sherbrooke
4 CGU c. Wawanesa (précité)
5 CGU c. Wawanesa (précité)
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